Dix méthodes de production, du Groenland aux ondes Martenot, et le matériel qui va avec
Cherchez « électro française » et vous retomberez sur les six mêmes noms depuis quinze ans. La scène atmosphérique, elle, se joue ailleurs : sur des labels étrangers, dans des conservatoires, sur une banquise. Les dix artistes réunis ici n’ont en commun ni le style ni la génération, mais la méthode. Chacun s’impose un dispositif de production avant d’écrire la première note, et c’est ce dispositif qui produit l’espace qu’on entend. Un village inuit, un wagon, un instrument de 1928, un seul synthé monophonique, une voix qui parle, presque rien. Pour chacun, j’indique le logiciel et le matériel quand ils sont documentés publiquement. Dix portes d’entrée, dix disques précis, et de quoi élargir sérieusement une playlist electronica déjà bien fournie.
Molécule, aller chercher le son là où il est
Romain De La Haye publie sous le nom de Molécule depuis 2006, d’abord dans le sillage du dub et de l’abstract hip-hop français, avant un virage techno assumé en 2010. Son principe tient en une phrase : ne rien fabriquer en studio. En 2013 il embarque sur un chalutier en Atlantique nord pour 60°43′ Nord. En 2017 il s’installe cinq semaines à Tiniteqilaaq, village de chasseurs de l’est du Groenland, du 24 janvier au 5 mars. L’album qui en sort, -22.7°C (Because Music, 2018), porte le nom de la température la plus basse relevée sur place. Craquements de glace, chiens de traîneau, voix inuit, vent : la matière est intégrée telle quelle à une techno sombre, sans retouche au retour. Le documentaire de 25 minutes co-réalisé avec Vincent Bonnemazou, d’abord diffusé par la Philharmonie de Paris dans le cadre de l’exposition Electro, montre le revers du dogme : l’isolement, la barrière de la langue, le doute permanent.
Côté matériel, il ne publie pas de liste précise, mais il donne le seul chiffre qui compte : 150 kilos de matériel emportés au Groenland, acheminés par deux avions puis un hélicoptère. Sa méthode n’est pas « composer léger », c’est « reconstruire un studio complet ailleurs ». Le budget de la contrainte est logistique avant d’être musical. À écouter : Sila, Inlandsis.
Thylacine, quand le déplacement devient le studio
William Rezé, d’Angers, saxophoniste de formation classique, est passé à l’électronique pour une raison très concrète : pouvoir travailler n’importe où. En 2015 il monte dans le Transsibérien et compose Transsiberian sur deux semaines de voyage dont 160 heures de train. Il recommence en 2019 avec Roads Vol. 1, écrit dans une caravane Airstream de 1972 convertie en studio et expédiée par cargo jusqu’à Buenos Aires, puis un Vol. 2 nourri par les îles Féroé. En février 2024 il retourne la contrainte : and 74 musicians est enregistré en public au Quai d’Angers avec l’Orchestre national des Pays de la Loire et la Maîtrise des Pays de la Loire, sous la direction d’Uèle Lamore, qui a transcrit toutes les partitions.
Le setup est le plus intéressant de la liste pour un producteur en MAO. Ableton Live est son environnement de travail, au point d’en faire le sujet d’une masterclass, piloté en concert par des Novation Launchpad et un contrôleur MIDI construit sur mesure par l’atelier argentin Yaeltex pour ses sets. Mais l’album fondateur n’a rien coûté : « pour Transsiberian, c’était au casque avec un ordinateur, un petit clavier », explique-t-il. Le studio mobile est venu après, pas avant. À écouter : Poly, Saksun.
C’est aussi lui qui referme discrètement la boucle avec les pionniers. Pour OVNI(s), la série Canal+ diffusée en 2021 dont il signe la musique originale, il s’est enfermé plusieurs nuits dans un musée du synthétiseur en Suisse pour enregistrer des machines de la fin des années 1970, pendant que le générique reprend Zero Gravity, un morceau de Tangerine Dream et de Jean-Michel Jarre, qui s’en est publiquement réjoui. Deux générations de synthétiseurs français dans le même épisode, à quarante ans d’écart.
Kangding Ray, l’architecture appliquée au son
David Letellier est né en Normandie et diplômé de l’École nationale supérieure d’architecture de Bretagne. Ancien guitariste de groupes de noise, il s’installe à Berlin en 2001 pour finir ses études et n’en repart plus. Sous le nom de Kangding Ray, il publie chez Raster-Noton puis Stroboscopic Artefacts une œuvre qui tient la techno et l’expérimental dans la même main : Solens Arc (2014), Cory Arcane (2015), Ultrachroma (2022), Zero (2024). En 2019 il fonde son propre label, ara, après trois ans de recherche sonore assumée hors du club.
Sa formation d’architecte n’est pas une anecdote biographique : elle explique une musique construite en volumes, où la profondeur de champ compte autant que la mélodie. C’est aussi le seul de cette liste dont le travail a été distingué au cinéma récemment, la bande originale de Sirāt d’Óliver Laxe lui ayant valu, selon Resident Advisor, un prix de la musique de film au festival de Cannes. Il ne publie pas de liste de matériel : ce qu’il documente, ce sont ses principes de spatialisation, pas ses boîtes. À écouter : Predawn Qualia, Ultrachroma.
Chloé, le studio hybride assumé
Chloé Thévenin mixe depuis le milieu des années 1990, résidente du Pulp puis du Rex Club, fondatrice du label Lumière Noire en 2017, Grand Prix Sacem des musiques électroniques en 2022. Elle a composé pour le cinéma, pour la chorégraphe Maud Le Pladec, pour l’artiste Noémie Goudal à la Tate Modern, et joué à la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de Paris en 2024. Sa musique a glissé, album après album, du club vers les climats et la narration : Endless Revisions (2017) reste la meilleure porte d’entrée.
C’est la seule de la liste à avoir détaillé son studio publiquement : un Roland SH-101, un vocodeur Roland VP-330, la boîte à rythmes semi-modulaire Soma Pulsar-23, un Novation Peak, le synthé numérique Soma TERRA pour le jeu expressif en MPE, une réverbération OTO BAM pour le ré-amping, des préamplis API. Le tout enregistré dans Ableton Live en configuration live, quitte à raffiner ensuite. Son meilleur plugin gratuit : Valhalla Supermassive. Et son avis sur l’équipement vaut mieux que la plupart des articles sur le sujet : le mythe à démonter, c’est qu’il faudrait du matériel cher pour faire de la bonne musique. À écouter : Recall, Intronics.
Étienne Jaumet, l’instrument acoustique dans la machine
Saxophone au conservatoire de Paris, ingénieur du son de métier, moitié de Zombie Zombie avec Cosmic Neman, saxophoniste du live band de James Holden : Étienne Jaumet est le maillon qui relie le jazz, le krautrock et la techno française. Son premier album solo, Night Music (Versatile, 2009), est mixé par Carl Craig et fait intervenir Emmanuelle Parrenin. Le morceau d’ouverture dure vingt minutes et tient sur un arpège lent et un saxophone traité. La Visite (2015) puis Huit Regards Obliques (2018) prolongent l’idée.
Le matériel de Night Music a été documenté par la critique : une TR-808, un Prophet 600 et un Micromoog empruntés à des amis, autour du saxophone. C’est le contre-exemple utile de la liste : pas de grand studio, pas de collection, des machines prêtées et un instrument à vent. La signature vient du jeu, pas du parc de machines. À écouter : For Falling Asleep, Entropy.
Christine Ott, réactiver un instrument français oublié
Les ondes Martenot, mises au point par Maurice Martenot à la fin des années 1920, ont failli disparaître à la mort de leur inventeur en 1980. Christine Ott, médaillée d’or du conservatoire de Strasbourg puis élève de Valérie Hartmann-Claverie et de Jeanne Loriod à Paris, les y enseigne depuis 1997. Elle a passé dix ans dans le groupe de Yann Tiersen et accompagne régulièrement Tindersticks. En 2020, avec Chimères (pour ondes Martenot) chez Nahal Recordings, elle place enfin l’instrument au centre : d’après son label, c’est le premier album de musique contemporaine entièrement conçu aux ondes seules.
Le dispositif est simple et radical : un instrument monodique conçu en 1928, entretenu par un luthier spécialisé, dont Paul Régimbeau (Mondkopf) et Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête) modulent le signal en direct à travers des effets externes. Aucun synthétiseur. Le résultat sonne pourtant comme un modulaire. L’année suivante, Radio France en fait un coup de cœur pour Time to Die. Elle mène en parallèle le duo Snowdrops avec Mathieu Gabry, dont l’album Volutes figurait dans la sélection des dix meilleurs disques de musique contemporaine de 2020 du Guardian. À écouter : Comma, Darkstar.
Colleen, tout tenir avec un seul synthé monophonique
Cécile Schott, ancienne professeure d’anglais installée en Espagne, publie sous le nom de Colleen depuis 2003 : neuf albums, un label américain, Thrill Jockey, et une reconnaissance très largement anglo-saxonne. Elle a longtemps travaillé la viole de gambe, jouée à l’horizontale et passée dans des boucles et des techniques de production dub, avant de basculer vers la synthèse.
C’est le cas d’école de la liste. Le jour et la nuit du réel (2023) est un double album construit avec trois machines : un synthétiseur monophonique semi-modulaire Moog Grandmother, un écho à bande Roland RE-201 Space Echo et un Moogerfooger Analog Delay. Aucun traitement numérique ajouté. Pour contourner la monodie, elle recourt à un séquençage non quantifié et à un jeu volontairement irrégulier, ce qu’elle appelle un style hybride homme-machine. Vingt et un mouvements, sept suites, du jour à la nuit. Un nouvel album, Libres antes del final, est paru chez Thrill Jockey en mars 2026. À écouter : Les parenthèses enchantées, Night looping.
Sylvain Chauveau, la musique la plus silencieuse possible
Né à Bayonne en 1971, installé entre Anglet et Barcelone, Sylvain Chauveau est passé du rock à une pratique solo en 1998, avec trois règles qu’il énonce lui-même : rester au plus près de la beauté abstraite du silence, s’assurer que chaque son est nécessaire, inscrire sa musique dans sa propre histoire culturelle. Il est autodidacte, ne lit pas la notation musicale, et revendique de ne pas toujours savoir quelles notes il joue. Un autre décembre (2003, sur le label 130701 de FatCat) reste son disque le plus connu : piano lent, field recordings, électronique presque invisible. Il l’a lui-même présenté comme le disque le plus silencieux qu’il ferait jamais, promesse tenue à moitié puisqu’il a publié ultra-minimal en 2024.
Son intérêt pour un lecteur du hub dépasse la musique : il travaille depuis 2019 à réduire l’impact écologique de la filière musicale, et son label revendique plus de cent millions d’écoutes cumulées pour ce catalogue de quasi-silence. Le matériel se résume au piano, à quelques instruments acoustiques joués par d’autres, et à un enregistreur. C’est probablement le meilleur antidote à la surenchère de plugins. À écouter : La lettre qu’il n’envoya jamais, Pianisme.
Félicia Atkinson, la voix comme matière et non comme mélodie
Plasticienne autant que musicienne, Félicia Atkinson codirige Shelter Press, label et maison d’édition installés en Normandie, qui publie autant des disques que des livres d’artistes. Elle travaille un matériau que l’ambient évite en général : la parole. Sur Space As An Instrument (octobre 2024), un piano tenu par des motifs répétitifs croise des phrases murmurées, en anglais comme en français, traitées comme des textures et non comme du chant. Ont suivi Promenades en juin 2025, puis un disque à quatre mains avec Christina Vantzou. Il n’y a presque jamais de rythmique : la structure repose sur le silence, la réverbération et la place laissée à l’auditeur.
Sa trajectoire en dit long sur la place de cette scène : on la retrouve à la Philharmonie de Paris, au festival Présences électroniques de l’INA GRM, au pavillon suisse de la Biennale de Venise en 2022, bien plus que dans les circuits électro habituels. Elle ne publie pas non plus de setup, et c’est cohérent avec sa pratique : le dispositif, chez elle, c’est le lieu d’enregistrement et le texte, pas la machine. Elle a d’ailleurs signé un disque commun avec Sylvain Chauveau, Roman Anglais, dès 2008. À écouter : Thinking iceberg, La pluie.
Léonie Pernet, la percussion classique passée à l’électronique
Née en 1989 à Châlons-en-Champagne, Léonie Pernet a suivi un cursus de percussions classiques au conservatoire de Reims avant de jouer de la batterie pour Yuksek et de mixer en soirée. C’est un parcours instrumental, pas un parcours de bedroom producer, et cela s’entend : ses disques sont construits comme des pièces rythmiques même quand ils ralentissent. Crave (2018) puis Le Cirque de Consolation (2021) l’installent ; le troisième, Poèmes Pulvérisés, paraît le 6 juin 2025 chez Crybaby et InFiné.
Ce dernier disque naît d’un voyage vers sa famille paternelle, des ciels calcaires de la Marne aux déserts du Niger selon son label, et son titre vient d’un recueil de René Char. Elle compose aussi pour l’image et la scène, notamment la série H24 pour Arte en 2021, primée par la CSDEM, et a joué à la Philharmonie de Paris en novembre 2024. Là encore, pas de liste de matériel publiée : ce qui structure sa musique, c’est une formation de percussionniste, pas un rack. À écouter : Réparer le monde, Le Cirque de Consolation.
Le matériel, en résumé, et ce que ce tableau ne dit pas
Voici ce qui est réellement documenté, source à l’appui. Quatre artistes sur dix seulement publient un setup identifiable ; les six autres décrivent une méthode et laissent les machines dans l’ombre. Le détail complet est dans les portraits ci-dessus. Ce n’est pas de la coquetterie : c’est la meilleure indication que le matériel n’est pas le sujet.
| Artiste | Outils documentés | Disque d’entrée |
|---|---|---|
| Molécule | Studio complet transporté (150 kg) | -22.7°C (2018) |
| Thylacine | Ableton Live, Launchpad, contrôleur Yaeltex | Transsiberian (2015) |
| Kangding Ray | Non publié | Ultrachroma (2022) |
| Chloé | Ableton Live, SH-101, Pulsar-23, Peak | Endless Revisions (2017) |
| Étienne Jaumet | Saxophone, TR-808, Prophet 600, Micromoog | Night Music (2009) |
| Christine Ott | Ondes Martenot et effets externes | Chimères (2020) |
| Colleen | Moog Grandmother et deux delays analogiques | Le jour et la nuit du réel (2023) |
| Sylvain Chauveau | Piano, field recordings, électronique minimale | Un autre décembre (2003) |
| Félicia Atkinson | Non publié | Space As An Instrument (2024) |
| Léonie Pernet | Non publié | Poèmes Pulvérisés (2025) |
| Rê>ON (bonus) | Ableton Note et Live, ATH-M50X, Launchpad Pro MK3 | Connected Dreams (2026) |
Critique et auditeurs : ce qui se dit, et où ça diverge
Un point commun saute aux yeux quand on rassemble les chroniques : cette scène est majoritairement validée ailleurs qu’en France, et par des canaux différents selon les artistes. Voici l’état des lieux, source par source.
Molécule est suivi projet après projet par la presse électronique française, Tsugi, Mixmag France, Red Bull, qui l’a surnommé le pionnier de la musique électronique nomade. La réserve qui revient est prévisible : le dispositif génère plus de commentaires que la musique elle-même, et une partie des chroniques passe plus de temps sur l’expédition que sur les morceaux. La reconnaissance la plus nette est d’ailleurs venue d’un autre terrain, avec un prix au festival NewImages en 2019 pour la version en réalité virtuelle.
Thylacine est le plus consensuel côté presse, Libération l’ayant rangé dans le « futur classique », et le plus clivant côté public. Sur les pages marchandes, and 74 musicians récolte des avis d’acheteurs opposés, dont un très net qui parle d’un « pseudo album live relativement plat ». Le clivage est instructif : la critique salue le geste orchestral, une partie des auditeurs préfère l’immersion des disques de voyage.
Kangding Ray a une trajectoire inverse : quasi invisible dans la presse musicale française, il est chroniqué depuis plus de dix ans par les médias anglo-saxons spécialisés, et Resident Advisor le présente comme l’un des rares à faire vraiment converger techno et expérimental. Sa reconnaissance grand public est venue du cinéma, pas du disque.
Chloé est celle dont la reconnaissance est la plus institutionnelle : Grand Prix Sacem des musiques électroniques en 2022, travail avec l’Ircam, cérémonie des Jeux paralympiques. La presse club l’a suivie sur Endless Revisions, décrit comme un retour marquant après sept ans sans album. Son public est double, celui du Rex Club et celui de l’écoute à la maison, et les deux ne lisent pas les mêmes disques.
Étienne Jaumet est le plus discuté de la liste, et c’est ce qui le rend intéressant. Drowned in Sound et XLR8R avaient salué Night Music à sa sortie ; themilkfactory a été nettement plus réservé, reprochant à l’album de s’installer par moments dans une révérence trop appuyée à la techno de Detroit. Un disque à moitié réussi selon la critique, ce qui vaut mieux qu’un disque poli et oublié.
Christine Ott a la meilleure presse du lot, et elle est exclusivement anglophone. PopMatters a estimé qu’elle portait les ondes Martenot à un niveau inédit avec Chimères, et l’album Volutes de son duo Snowdrops a été retenu par The Guardian parmi ses dix meilleurs disques de musique contemporaine de 2020. En France, presque rien dans la presse généraliste.
Colleen résume l’anomalie à elle seule : Pitchfork avait noté Captain of None 7,6 sur 10, et une émission de Radio France la décrit comme méconnue en France mais respectée chez les anglo-saxons. Les commentaires d’auditeurs sur Bandcamp sont parmi les plus fidèles de la liste, avec un vocabulaire récurrent d’hypnose et de patience.
Sylvain Chauveau présente l’écart le plus spectaculaire entre couverture médiatique et attachement du public. Presque aucune presse généraliste française, mais des retours d’auditeurs d’une intensité rare sur Bandcamp, plusieurs évoquant des larmes dès la première écoute, et un catalogue que son label crédite de plus de cent millions d’écoutes cumulées. Un artiste que personne ne chronique et que beaucoup écoutent.
Félicia Atkinson est saluée par la critique spécialisée anglophone, avec des avis globalement favorables agrégés pour The Flower and the Vessel, mais sa reconnaissance passe surtout par les institutions d’art contemporain, biennales et centres d’art, plutôt que par la presse musicale. Ce n’est pas un accident de parcours, c’est son terrain.
Léonie Pernet est la seule de la liste à être réellement bien accueillie en France. Magic RPM en fait l’une des personnalités les plus singulières de la scène française, Benzine et L’Éclaireur de la Fnac ont chroniqué Poèmes Pulvérisés favorablement, elle a reçu le prix Joséphine en 2021 et joue l’Olympia le 31 mars 2026. C’est aussi la plus proche de la chanson, ce qui n’est probablement pas étranger à cette exception.
La conclusion est déplaisante mais nette : sur dix artistes, un seul bénéficie d’un accueil critique français nourri. Les neuf autres dépendent de la presse anglo-saxonne, des institutions, du cinéma ou du bouche-à-oreille des auditeurs. Quand la prescription disparaît, ce ne sont pas les disques qui manquent, c’est la conversation autour.
Mon avis d’auditeur et de compositeur
Un constat avant les verdicts : sur ces dix, ce sont les femmes de la liste dont je me sens le plus proche dans ma propre approche. Une seule exception, Thylacine, qui reste mon coup de cœur personnel de la sélection.
Chez Chloé, c’est le style qui m’accroche, et surtout les progressions sonores et rythmiques : la façon dont une texture et un rythme se déplacent ensemble sur la durée d’un morceau, au lieu de s’empiler.
Christine Ott est celle qui pousse le plus loin dans la direction que je cherche : encore plus planante, encore plus atmosphérique. C’est probablement l’univers de la liste le plus proche de ce que j’essaie de faire sous le nom de Rê>ON.
Colleen est un cran plus concrète. On entend la machine et la main, là où Ott dissout tout dans la nappe. Les deux me parlent, mais pas pour les mêmes raisons.
Sylvain Chauveau est nettement plus instrumental et plus classique que les autres, et pourtant l’effet à l’écoute est le même : c’est apaisant. La preuve qu’on peut arriver au même endroit par un chemin qui n’a presque rien d’électronique.
Félicia Atkinson occupe la position inverse. Certains morceaux sont très sombres, énigmatiques, franchement inquiétants par moments. Ce n’est pas ce que je compose aujourd’hui, mais je ne le renierais pas : c’est un territoire que j’aimerais explorer.
Léonie Pernet referme la liste avec quelque chose de plus pop, assez éloigné de tous les univers précédents. Elle a sa place ici, mais elle ne cherche visiblement pas la même chose que les neuf autres.
Restent Molécule, Kangding Ray et Étienne Jaumet, et je ne vais pas leur inventer un enthousiasme que je n’ai pas. Leur talent n’est pas en cause : les trois démarches sont solides et je vois très bien ce qu’elles cherchent. C’est le style qui me laisse plus indifférent, sans que j’aie besoin d’en faire un reproche. Il y a des disques qu’on respecte sans y revenir.
Ce qui m’amène à un constat que je n’avais pas prévu en commençant. Je ne me suis pas assis en décidant de réagir surtout au travail des femmes de cette liste ; je m’en suis aperçu en relisant mes propres notes. Sept verdicts spontanés, et les trois que j’avais laissés de côté étaient trois des cinq hommes. La sélection est pourtant strictement paritaire, cinq et cinq. Si elle m’a d’abord semblé très féminine, c’est probablement que le reste de ce que j’écoute ne l’est pas.
Ce que ces dix démarches changent concrètement en MAO
Aucun de ces disques ne part d’un preset. Chacun commence par une contrainte posée avant l’écriture : un lieu, un véhicule, un instrument, une machine unique, une voix, une règle de silence. La contrainte fabrique le style, et pas l’inverse. C’est transposable ce soir, à coût nul, quel que soit votre équipement : composer un morceau entier avec un seul synthé et deux effets, comme Colleen ; s’interdire tout plugin numérique sur une session ; aller enregistrer trente minutes de matière dans un endroit qu’on connaît mal, comme Thylacine avec son casque et son ordinateur ; partir d’un texte parlé plutôt que d’une mélodie, comme Félicia Atkinson ; ne garder que les sons dont l’absence se remarquerait, comme Sylvain Chauveau.
Le corollaire est moins confortable. Si Chloé, qui possède un SH-101 et un Pulsar-23, affirme que le mythe à démonter est celui du matériel cher, et si l’album le plus voyagé de la liste a été composé au casque dans un wagon, alors la question du matériel arrive après celle du dispositif. Un Push, un Move, un MPC ou un contrôleur à cent euros ne changent rien tant que la règle du jeu n’est pas posée. C’est vrai aussi dans l’autre sens : ces dix-là sont mieux prescrits à l’étranger qu’en France. Le déficit n’est pas de production, il est de recommandation. Une génération plus tôt, Jean-Michel Jarre tenait à lui seul le rôle de porte d’entrée vers les musiques électroniques de paysage. Il n’y a plus de raison qu’un seul artiste porte toute une scène, et c’est aussi le travail que mène le hub Électronique atmosphérique.
Bonus : Rê>ON, composer en mobilité avec Ableton Note
Je m’ajoute à la fin de cette liste, non pas au même niveau, mais parce que ma contrainte est du même ordre et qu’elle est peut-être la plus reproductible de toutes. Sous le nom de Rê>ON, je compose des nappes atmosphériques en mobilité, avec Ableton Note sur téléphone, puis je reprends les esquisses dans Ableton Live. Deux albums en sont sortis, Connected Dreams et Les souvenirs connectés aussi, et j’ai raconté la méthode en détail dans l’article consacré à ce carnet mobile.
Le problème que Note résout chez moi n’est pas la pénurie d’idées. Je l’écrivais alors : « le vrai problème n’est pas de manquer d’idées, c’est de les perdre entre l’instant où elles surgissent et celui où je rallume la machine ». Une nappe ne se siffle pas comme une mélodie, elle se ressent ; quand l’état d’esprit est passé, on ne la rejoue pas, on la reconstitue, et mal. Note n’a pas de bouton d’enregistrement : on joue, l’application garde. L’accident heureux est déjà là avant qu’on se soit demandé s’il méritait d’être gardé. Ma règle tient en une ligne : « l’esquisse sur mobile, la finition sur Live ».
Le matériel est volontairement court. Ableton Live sur un MacBook Pro M2 Max pour la production, un iPhone 16 Pro Max avec Ableton Note pour la captation, et un casque Audio-Technica ATH-M50X comme seule référence d’écoute. Rien d’autre. C’est exactement l’ordre de grandeur du dispositif de Thylacine sur Transsiberian : un ordinateur, un casque, et une contrainte de lieu.
Une seule pièce s’ajoute pour le prochain album, et elle répond à la limite que j’avais moi-même identifiée en août : Note n’a « pas d’interface physique, tout se joue au doigt sur la vitre, sans potentiomètres ni faders ». Une nappe se sculpte mieux avec de vraies commandes. J’ai donc choisi un Novation Launchpad Pro MK3. Le choix de cette grille plutôt que d’un Push ou d’un Move d’Ableton n’a rien d’évident et mérite son propre article : je reviendrai sur les arbitrages, le coût, l’autonomie et ce que chacun impose au geste. C’est aussi la boucle qui se referme avec le studio de Thylacine, construit lui aussi autour de Launchpad et de contrôleurs sur mesure.
La logique reste la même que celle des dix artistes ci-dessus : le dispositif d’abord, l’outil ensuite. Un téléphone dans un train n’est pas moins sérieux qu’une caravane Airstream expédiée en Argentine, c’est la même idée à une autre échelle. Ce que je cherche à capter tient d’ailleurs en une phrase : si des machines rêvaient, leurs rêves seraient faits d’imperfections. C’est ce que raconte Connected Dreams, vingt et un titres.
À écouter dans la foulée : les albums Rê>ON
Ces dix démarches ont un point commun avec la mienne : elles cherchent un espace avant de chercher un morceau. Si les paysages de Molécule, la réduction de Colleen ou le silence de Sylvain Chauveau vous parlent, Les souvenirs connectés aussi prolonge la même écoute : nappes lentes, textures tenues, peu de rythmique, beaucoup d’espace. L’ensemble de mes compositions est réuni sur ma page d’écoute et de liens, toutes plateformes confondues.
Il manque forcément des noms : Rone, Superpoze, Fakear, Vanessa Wagner, Antoine Bertin, et beaucoup d’autres. Écrivez-moi le vôtre via la page contact : cette liste est un point de départ, pas un palmarès.
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