Cinquante ans de catalogue, cinq entrées possibles et une sixième qu’on ne peut plus écouter

Vingt-deux albums studio, des concerts devant des foules qui se comptent en millions, et dans la tête de presque tout le monde un seul morceau : Oxygène 4. C’est le paradoxe d’une œuvre devenue trop vaste pour son propre résumé. Si vous avez déjà essayé de découvrir Jean-Michel Jarre sérieusement, vous avez sans doute fait comme les autres : lancer Oxygène en entier, trouver ça long, refermer. Le problème n’est pas l’album. C’est qu’on entre dans ce catalogue par la porte que la radio a désignée, et pas par celle qui correspond à ce qu’on aime déjà. Jarre a proposé lui-même une autre méthode en 2018. Voici comment s’en servir.

Le tube est un mur, pas une porte

Un morceau de trois minutes, une mélodie qu’on siffle, une structure de chanson : Oxygène 4 est un excellent single et un très mauvais échantillon. Il ne ressemble pas à la majorité du catalogue, il en représente une fraction. L’auditeur séduit par ce format enchaîne sur Zoolook et se retrouve devant un collage de voix samplées qui ne lui promettait rien de tel. À l’inverse, celui qui cherchait une musique de paysage s’arrête au tube, le trouve trop bavard et passe à côté de quarante minutes exactement faites pour lui.

La faute n’en revient pas à l’auditeur. Elle revient à l’idée qu’une discographie s’aborde dans l’ordre de parution. Sur une carrière de cinquante ans traversée par au moins trois révolutions techniques, cet ordre ne dit rien de ce qu’on va aimer.

Cinquante ans en un paragraphe, et le tournant Rendez-vous

Pour situer, sans s’y attarder : une préhistoire au Groupe de recherches musicales et dans la musique de film jusqu’en 1975 ; la décennie de studio d’Oxygène (1976) à Zoolook (1984) ; la décennie des grands spectacles de Rendez-vous (1986) à Chronologie (1993) ; une longue zone de flottement de 1997 à 2007 ; puis la reconstruction ouverte par Electronica en 2015. Le vrai basculement est en 1986, et il est structurel : à partir de là, l’événement précède le disque. En 1985, Jarre est contacté par le directeur musical du Houston Grand Opera pour les 150 ans du Texas, les 150 ans de la ville et les 25 ans de la NASA. L’album Rendez-vous est écrit en deux mois environ et sort quatre jours avant le concert. Deux ans plus tard, Revolutions et le spectacle des Docklands londoniens partagent le même dispositif en trois actes — mutations industrielles, culturelles, technologiques. La musique de cette période n’est pas illustrée par les concerts : elle est commandée par eux.

La porte des nappes, pour qui cherche un espace

En 2018, pour ses cinquante ans de carrière, Jarre a repris son catalogue morceau par morceau et en a tiré une conclusion inattendue : il n’avait pas fait une œuvre mais quatre, correspondant à quatre manières de composer. Il a donc rangé son anthologie par style et non par date. La première famille regroupe les pièces atmosphériques sans percussion : Oxygène 1, Oxygène 19, Rendez-Vous 1, Équinoxe 2, Chronologie 1, Waiting for Cousteau.

C’est la porte à prendre si vous venez de l’ambient, des musiques de film ou des bandes-son de jeu contemplatives. Elle demande une seule chose : accepter qu’il ne se passe presque rien pendant plusieurs minutes. Commencez par Waiting for Cousteau, quarante-six minutes tenues sur une poignée d’accords, et vous saurez immédiatement si cette famille est la vôtre.

Un détail confirme que ce classement n’est pas une reconstruction a posteriori : Jarre y a placé côte à côte Oxygène 1 (1976) et des pièces enregistrées quarante ans plus tard. Sa justification tient en une phrase — il constate que les auditeurs se concentrent sur des fragments de musique de plus en plus courts, à force de zapper, et préfère donc leur proposer des cohérences d’écoute plutôt qu’une frise.

La porte des thèmes, pour qui cherche une mélodie

La deuxième famille est celle des mélodies solides et des structures courtes. On y trouve évidemment Oxygène 2 et Oxygène 4, mais aussi Équinoxe 4 et Équinoxe 5, Les Chants magnétiques 2, Rendez-Vous 2 et Rendez-Vous 4, Chronologie 4, Zoolookologie et Industrial Revolution Part 2.

C’est ici que se vérifie la règle la plus utile pour un nouvel auditeur : ce qu’on aime chez Jarre n’est presque jamais un album, c’est une famille. Si Oxygène 4 vous a plu, ce n’est pas le reste d’Oxygène qu’il faut écouter ensuite, c’est Équinoxe 4 et Chronologie 4, enregistrés à quinze ans d’écart avec des machines qui n’ont rien en commun. La parenté n’est pas chronologique, elle est d’écriture.

La porte des séquences, pour qui vient de la techno

La troisième famille repose entièrement sur des boucles répétitives et hypnotiques : Équinoxe 7, Oxygène 8, Arpegiateur, Revolutions. C’est la porte par laquelle passent les producteurs, et celle que Jarre a le plus intérêt à défendre puisqu’elle fonde sa filiation avec la techno et les musiques de club. Elle a un avantage pratique : ces morceaux se comprennent sans contexte historique, ils tiennent debout dans un DJ set de 2026 comme ils tenaient debout en 1978. Ce n’est pas un hasard si la plupart se retrouvent sur la setlist de sa dernière tournée à laquelle nous avons assisté.

C’est aussi la famille la plus instructive quand on produit soi-même. Écouter Équinoxe 7 en cherchant à identifier ce qui change, boucle après boucle, est un exercice d’arrangement plus efficace que bien des tutoriels.

Jean-Michel Jarre jouant de la harpe laser sur scène, les faisceaux tendus entre ses mains et la structure

Jean-Michel Jarre à la harpe laser, l’instrument que Bernard Szajner a breveté en 1982 et qui accompagne ses concerts depuis. Photo © Milan Csaplár, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons, recadrée.

La porte 2015, entrer par quelqu’un d’autre

Après huit ans sans album de matériel neuf, Jarre publie Electronica en deux volumes, seize morceaux écrits chacun avec un invité : Air, M83, Moby, Vince Clarke, Gesaffelstein, Boys Noize, Massive Attack, Armin van Buuren, Laurie Anderson, Pete Townshend, John Carpenter, et Tangerine Dream pour l’un des derniers enregistrements d’Edgar Froese. Sa méthode, qu’il détaille dans Sound on Sound, consiste à préparer des maquettes très avancées pour chaque collaborateur, écrites en direction de leur univers plutôt que du sien.

C’est la meilleure porte pour un auditeur de moins de trente ans, parce qu’elle ne demande aucune connaissance préalable : on entre par un artiste qu’on écoute déjà et on découvre Jarre par contamination. C’est aussi celle qui prolonge le plus naturellement notre anthologie de la musique électronique des années 1950 à aujourd’hui. Trois ans plus tard, Equinoxe Infinity confirmera que la reconstruction n’était pas un coup isolé.

La sixième porte : la musique de commande

Jarre n’a listé que quatre familles, mais il en manque une, et elle est la plus utile à qui s’intéresse aux musiques d’ambiance : celle qu’il écrit pour habiter un lieu, un support ou un média qui existent déjà. Trois exemples suffisent à en montrer l’étendue. En 1988, le jeu Captain Blood, conçu sur Atari ST par Didier Bouchon et Philippe Ulrich, ouvre sur une version dépouillée d’« Ethnicolor », tirée de Zoolook — l’un des premiers cas d’une musique électronique de catalogue utilisée comme thème de jeu vidéo.

En 2016, franceinfo lui commande l’habillage sonore complet de sa radio, de sa télévision et de son application. Il le livre en dix jours, et résume ainsi son cahier des charges : qu’on entende trois secondes ou deux minutes de n’importe quelle séquence, on doit savoir qu’on est sur cette antenne. La réponse tient en quatre notes, déclinées en plus de deux cents modules retenus par l’agence en charge de l’habillage.

J’ai fini par écouter ce travail comme un album, sans image, et c’est là qu’il se défend le mieux : de tout ce que Jarre a livré sur cette période, c’est l’un de ses meilleurs disques. Le refus du sensationnalisme y est constant, aucun effet anxiogène, aucune dramatisation, là où l’habillage d’information en abuse d’ordinaire. J’entends la réserve inverse, formulée lors de la refonte de 2016 : ces sonorités ont pu paraître froides ou trop futuristes aux auditeurs attachés à des repères plus chaleureux.

En 2021 enfin, l’exposition Amazônia de Sebastião Salgado, que nous avions visitée à la Philharmonie de Paris, repose sur une création montée à partir d’archives sonores collectées en Amazonie depuis 1950 et conservées au Musée d’ethnographie de Genève. Jarre y décrit précisément les pièges qu’il devait éviter : ni musique purement ethnomusicologique, ni musique d’ambiance, ni musique de spa — et la difficulté d’écrire un contrepoint à un ensemble photographique qui possède déjà sa propre structure.

C’est la porte que je recommanderais à qui aime les musiques de parc, de jeu ou d’exposition, parce qu’elle répond à la même contrainte : accompagner sans capter l’attention, et rester reconnaissable quand même. Un seul terrain manque encore à cette liste, et c’est celui d’où vient une partie de la musique électronique populaire — le parc à thèmes.

La porte fermée, celle qu’on ne peut plus écouter

Reste une sixième famille, absente de toutes les plateformes, et c’est peut-être la plus intéressante à connaître. Sessions 2000 et Experimental 2001 forment un diptyque conçu pour solder au plus vite le contrat qui liait Jarre à son producteur Francis Dreyfus, après une rupture personnelle et judiciaire. Le virage jazz de l’album tient d’ailleurs du règlement de comptes : Jarre avait poussé Dreyfus à réorienter son label vers ce genre. Experimental 2001 n’est jamais sorti. Sessions 2000 a culminé à la 140e place des ventes françaises et Geometry of Love, l’année suivante, n’est entré dans aucun classement. Sessions 2000 est aujourd’hui introuvable autrement que par des copies de fans.

Même chose pour le morceau-titre de Revolutions : il contenait des échantillons du neyiste turc Kudsi Erguner, qui a obtenu gain de cause en justice. À partir des rééditions de 1991, la flûte est remplacée par des approximations synthétiques et le titre change. La version que Jarre jouait aux Docklands en 1988 n’existe donc plus que dans les captations du concert. Quant au spectacle donné à Okinawa le 1er janvier 2001 sous le nom The ViZitors, avec Tetsuya Komuro et le scénographe Mark Fisher, il ne comportait aucun tube et uniquement du matériel inédit. Il n’a jamais été édité.

À cette liste s’ajoute le cas le plus radical de tous, Musique pour supermarchés, pressé à un seul exemplaire en 1983, vendu aux enchères, les bandes mères détruites ensuite. Jarre n’en a laissé filtrer qu’un extrait de démo, trente-cinq ans plus tard, dans son anthologie. On tient là une sixième famille cohérente : non pas des ratés, mais des disques rendus inaccessibles par un contrat, un procès ou un geste volontaire. C’est une part de l’œuvre qu’aucune plateforme ne vous proposera jamais, et qui explique pourtant mieux que les autres comment cette carrière a tenu cinquante ans. C’est aussi, curieusement, le sort des deux volumes de la série « Radiophonie » où a paru l’habillage de franceinfo : publiés par le label Radio France Signature, et pour celui de 2022 vendus en exclusivité Fnac, ils restent absents des plateformes.

Ces disques, je les ai écoutés, et je ne partage pas le verdict des ventes. Sessions 2000 mêle électronique et jazz d’ambiance, très loin des grandes fresques mélodiques. L’écriture est intimiste, sereine, feutrée, et les synthétiseurs y imitent habilement le piano, le saxophone ou la contrebasse. Je l’ai souvent lancé pour m’endormir en fin de journée, et son absence des plateformes me prive d’un disque dont je me sers vraiment. Je comprends qu’il ait dérouté les fans : aucune mélodie marquante, aucune rythmique franche, et une impression de platitude si l’on cherche une écoute active. Mais les contraintes de vitesse dans lesquelles il a été composé avec Francis Rimbert ont produit un OVNI, et l’oubli dans lequel il est tombé me paraît injuste. Il montre au moins une chose : Jarre sait encore se mettre en danger.

Okinawa relève du même schéma, à l’échelle d’un concert. Huit titres inédits, orientés dancefloor par la patte de Komuro et par la période Métamorphoses, des rythmiques appuyées, des mélodies lancinantes, Francis Rimbert sur scène et le parrainage d’Arthur C. Clarke. Les amateurs de la période analogique et cosmique ont été surpris. Mais le spectacle n’a eu aucun écho en Europe, aucune promotion, aucune tentative de le mettre en avant. La seule nuit électronique à laquelle j’ai assisté à Paris n’avait rien à voir : elle reposait sur une compilation de remix que je n’ai pas aimée. On se demande encore ce qui s’est joué en coulisses.

À vous de choisir votre porte, et à écouter dans la foulée

Cinq familles, cinq entrées, et une règle simple : identifiez d’abord ce que vous cherchez — un espace, une mélodie, une boucle, ou un nom que vous connaissez déjà — et laissez la chronologie de côté. J’ai donc monté une playlist en cinq segments qui suit exactement ce découpage, une dizaine de titres par porte, pour que vous puissiez les tester en une heure et garder celle qui vous parle. Vous la trouverez juste en dessous. Et si vous contestez mon découpage, ou si une porte manque à l’appel, écrivez-moi : ce genre de désaccord fait toujours de bons articles.

Sous le nom de Rê>ON, je compose des nappes atmosphériques qui doivent beaucoup à la première de ces portes. Deux albums en sont sortis, Connected Dreams et Les souvenirs connectés aussi, et un EP, Discomposed, paraît le 5 octobre.

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