Il y a des terrains qui portent en eux toute l’histoire des parcs à thème français. Celui de Courdimanche, dans le Val-d’Oise, en fait partie. À une trentaine de kilomètres de Paris, sur cette vaste friche que la végétation a peu à peu reconquise, s’élevait autrefois Mirapolis, présenté à son ouverture comme « le premier grand parc d’attractions français ». Aujourd’hui, une rumeur solide agite le petit monde des parcs, nous les premiers : l’univers de Dragon Ball pourrait y renaître, porté par des investisseurs saoudiens. L’information, révélée par Politico puis confirmée par plusieurs sources proches du dossier, reste à ce jour une négociation menée dans la plus grande discrétion par l’Élysée — sans aucune annonce officielle. Rien n’est signé. Mais l’occasion est trop belle pour ne pas se pencher sur ce que raconte vraiment ce site, et sur les questions qu’un tel projet soulève. Prenons le temps de regarder les faits.
Un pionnier français né trop tôt
Mirapolis ouvre ses portes en mai 1987, inauguré en grande pompe par Jacques Chirac, alors Premier ministre. Le parc est né de l’imagination de l’architecte Anne Fourcade, avec une idée ambitieuse : bâtir un « Disneyland à la française » consacré non pas à des souris ou à des super-héros, mais à nos propres contes et légendes. Le géant Gargantua, tiré de Rabelais, y trônait sous la forme d’une statue haute d’environ 35 mètres, visible depuis l’autoroute A15, et abritait même une attraction. Détail que l’histoire adore : le montage financier reposait déjà, à l’époque, sur des capitaux saoudiens, via l’homme d’affaires Gaith Pharaon. Les capitaux d’hier annoncent ceux d’aujourd’hui.
L’histoire, hélas, fut brève. Le parc visait 2 à 2,5 millions de visiteurs par an ; il n’en accueillit qu’à peine 800 000 lors de sa première saison. Concurrencé par l’ouverture du Parc Astérix en 1989, fragilisé par une gestion difficile et des conflits à répétition, Mirapolis ferma définitivement en octobre 1991, après seulement quatre saisons et demie — et six mois avant l’inauguration de Disneyland Paris, qui allait redéfinir tout le secteur. Depuis, il ne reste presque rien : un bloc de béton à l’entrée, quelques vestiges engloutis par les arbres. Mirapolis n’est pas un cas isolé : il appartient à cette génération de parcs français des années 80, comme Zygofolis à Nice ou Big Bang Schtroumpf en Lorraine, emportés par la même vague d’ambition mal calibrée.
Le Shenron de 70 mètres, pièce maîtresse du parc Dragon Ball de Qiddiya (vue d’artiste). © Qiddiya Investment Company — univers Dragon Ball © Toei Animation / Bird Studio.
55 hectares en friche : de quoi bâtir, mais jusqu’où ?
C’est la vraie question technique du projet, et elle mérite qu’on s’y arrête. Le site s’étend sur environ 55 hectares (les relevés anciens parlaient plutôt de 47 à 50). À première vue, c’est confortable. Mais mettons ce chiffre en perspective : le parc Dragon Ball que Qiddiya construit déjà à Riyad, référence mondiale du genre, occupe à lui seul plus de 500 000 mètres carrés, soit précisément 50 hectares. Autrement dit, le terrain de Courdimanche fait tout juste la taille du parc phare saoudien.
La conséquence est claire. Il y a la place pour bâtir un parc à thème sérieux — le Parc Astérix prospère sur une surface comparable. Mais il n’y a aucune réserve foncière permettant d’imaginer un jour un complexe multi-parcs à la Disneyland Paris, qui s’étend, lui, sur plusieurs milliers d’hectares avec des décennies d’agrandissement devant lui. Le site autorise un beau parc ; il ne promet pas un empire. Cette contrainte explique sans doute pourquoi les sources décrivent une version française « plus modeste » que le modèle saoudien.
Encore faut-il nuancer le chiffre. Si l’emprise totale avoisine 55 hectares, une trentaine seulement est aujourd’hui classée en zone de loisirs au plan local d’urbanisme de Courdimanche ; en mobiliser davantage supposerait de réviser ce document, une étape administrative qui n’a rien d’anodin. Autre point de vigilance, et non des moindres : la desserte. C’est en partie une mauvaise accessibilité qui avait précipité la chute de Mirapolis, et des élus régionaux alertent déjà sur la nécessité d’améliorer sensiblement l’accès au site avant d’y espérer des millions de visiteurs. Une friche disponible aux portes de l’Île-de-France reste un atout rare ; encore faut-il la rendre réellement accessible.
À quoi ressemble le modèle saoudien
Pour mesurer l’ampleur de ce qui pourrait voir le jour, un détour par Riyad s’impose. En mars 2024, quelques semaines seulement après la disparition d’Akira Toriyama, Qiddiya Investment Company — le bras d’investissement du fonds souverain saoudien — annonçait, avec le studio Toei Animation, le tout premier parc Dragon Ball au monde. Le projet donne le vertige : sept zones inspirées des sept boules de cristal, recréant des lieux cultes comme Kame House, la Capsule Corporation ou la planète de Beerus ; plus de trente attractions, dont cinq présentées comme des « premières mondiales » ; des hôtels thématisés ; et, en pièce maîtresse, un Shenron de 70 mètres traversé en son cœur par des montagnes russes. Le tout au sein de Qiddiya, une mégacité de loisirs à une quarantaine de minutes de la capitale. C’est cette référence-là, spectaculaire et sans équivalent, que la version française — annoncée comme « plus modeste » — aurait à assumer face à des fans exigeants. À noter, pour être complets : cette annonce avait déjà suscité des réactions partagées, certains passionnés s’interrogeant sur le choix de l’Arabie saoudite. Aucune date d’ouverture n’a d’ailleurs été communiquée à ce jour, là-bas non plus.
Dragon Ball, une évidence culturelle en France
Si un projet doit réussir là où Mirapolis a échoué, c’est bien celui-là, et pour une raison simple : la demande, ici, est déjà là. Là où Mirapolis devait créer de toutes pièces l’attachement du public à son univers, Dragon Ball arrive avec quarante ans de notoriété. L’œuvre d’Akira Toriyama, née en 1984, s’est écoulée à un chiffre vertigineux — entre 260 et 300 millions d’exemplaires selon les décomptes — ce qui en fait l’un des mangas les plus vendus de tous les temps.
Et en France plus qu’ailleurs, l’histoire est intime. Diffusé dans le Club Dorothée de 1987 à 1997, l’anime y a connu une hégémonie difficile à imaginer aujourd’hui : jusqu’à 60 % de part d’audience à son apogée, une émission suivie par la grande majorité des enfants d’une génération entière, et quelque 26 à 30 millions de mangas écoulés dans l’Hexagone selon les estimations. Cette génération biberonnée aux combats de Sangoku dans les cours de récré est aujourd’hui adulte — et parent. La France a d’ailleurs reconnu Toriyama de son vivant, en le faisant Chevalier des Arts et des Lettres en 2019, cinq ans avant sa disparition. Un parc Dragon Ball aux portes de Paris ne s’adresserait donc pas à un public à conquérir, mais à retrouver.
Un écosystème mûr, une mémoire en garde-fou
Le contexte a lui aussi radicalement changé depuis 1991. La France est devenue la première terre de parcs à thème d’Europe. La saison 2025 l’a confirmé avec des records en cascade : le Puy du Fou a franchi les 3 millions de visiteurs, le Parc Astérix les 2,9 millions — assortis d’un plan d’expansion de 250 millions d’euros d’ici 2030 — tandis que Disneyland Paris règne sans partage sur le continent. Le Futuroscope, l’un de nos parcs de cœur dont nous vous parlions récemment à propos de Mission Bermudes, consolide sa place autour de 2 millions d’entrées. Le marché n’a jamais été aussi dynamique, ni les familles aussi habituées à consommer ce type de loisir.
Reste que le terrain de Courdimanche porte, gravé dans son sol, un avertissement. Mirapolis a échoué précisément parce qu’il avait vu trop grand, trop tôt, sur une fréquentation surestimée. Un projet Dragon Ball hériterait de cet atout — une licence mondiale déjà « pré-vendue » — mais aussi de ce risque : une version jugée trop modeste au regard du faste promis à Riyad pourrait décevoir. Sans oublier la dimension politique du dossier, portée par un fonds souverain étranger et déjà critiquée par plusieurs élus locaux pour son absence de concertation. Le sujet n’est pas neutre, et il serait malhonnête de faire comme s’il l’était.
Passion présidentielle ou calcul stratégique ?
Une question mérite d’être posée franchement : ce projet naît-il d’un goût réel pour l’animation japonaise, ou d’une simple opportunité économique et diplomatique ? Les deux, sans doute. Emmanuel Macron a multiplié les gestes en direction de cette culture. En 2021, à Tokyo, il rencontrait des mangakas de légende — Katsuhiro Otomo, le père d’Akira, ou Hiro Mashima, celui de Fairy Tail — et recevait un dessin dédicacé d’Eiichirō Oda, le créateur de One Piece. En avril 2026, lors d’une visite officielle au Japon, il s’est même fendu d’un « kamehameha » face à la Première ministre japonaise, une image devenue virale. Il aime d’ailleurs rappeler que la France est le deuxième pays du manga au monde : une bande dessinée vendue sur deux dans l’Hexagone en est un.
Faut-il pour autant y voir une passion présidentielle ? Les observateurs y lisent surtout une stratégie de soft power : mobiliser une culture populaire adorée des Français pour resserrer les liens franco-japonais et attirer les investissements. Le projet de Courdimanche relève de cette logique — séduire des capitaux étrangers, redonner vie à une friche, afficher une ambition pour les industries culturelles — bien plus que d’un coup de cœur pour Sangoku. Ce qui n’enlève rien à sa cohérence : rarement un terrain, une licence mondiale et une volonté politique auront semblé aussi alignés. Mais cet alignement est aussi une fragilité, comme le rappelle un précédent tout proche.
Le spectre d’Europa City
À quelques kilomètres de Courdimanche, le Val-d’Oise garde le souvenir cuisant d’un autre grand projet de loisirs avorté. Europa City, méga-complexe commercial et culturel doublé d’un parc aquatique et de pistes de ski artificielles, porté par le groupe Auchan et le chinois Wanda, devait sortir de terre dans le triangle de Gonesse. Budget annoncé : 3 milliards d’euros, pour 30 millions de visiteurs espérés chaque année. Après des années de bataille, le projet a été abandonné en novembre 2019 : son plan d’urbanisme avait été annulé par la justice administrative, et le gouvernement a fini par lui retirer son soutien au nom des engagements écologiques. Capitaux étrangers, ambitions démesurées, opposition d’associations et d’agriculteurs : le dossier a tout emporté.
Le parallèle a de quoi refroidir. Mais soyons justes : la grande différence tient au terrain. Europa City devait s’implanter sur des centaines d’hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles d’Île-de-France — c’était le cœur de la contestation. Courdimanche, à l’inverse, est une ancienne emprise de loisirs déjà artificialisée, ce qui désamorce en grande partie l’argument agricole qui a eu raison de Gonesse. Le risque n’est pas pour autant nul : il a simplement changé de nature. Car cette friche, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas vide — nous y reviendrons. Restent les écueils communs à ce type d’aventure : la sensibilité aux capitaux étrangers (chinois hier, saoudiens aujourd’hui), les recours administratifs toujours possibles, la nécessité d’une concertation locale déjà réclamée, et surtout la dépendance à une impulsion politique qui, elle, a une date de péremption. Le calendrier d’un tel parc se compte en années ; celui d’un quinquennat, lui, est connu d’avance.
Ce qu’un tel parc pourrait apporter au territoire
Car si le projet suscite des réserves, il porte aussi une promesse qu’il serait injuste d’ignorer. L’est du Val-d’Oise est un territoire que ses propres élus décrivent volontiers comme enclavé et en quête d’attractivité. Un parc d’envergure internationale y injecterait des emplois — de la construction à l’exploitation, en passant par l’hôtellerie, la restauration et une myriade de métiers — et redonnerait une vraie visibilité à toute la zone.
Pour prendre la mesure du potentiel, un seul exemple, à manier comme un plafond plutôt que comme une promesse : à l’autre bout de l’Île-de-France, Disneyland Paris revendique environ 17 000 emplois directs, jusqu’à 70 000 emplois directs, indirects et induits, et une contribution cumulée de près de 120 milliards d’euros à l’économie française depuis 1992 — soit environ 6 % des recettes touristiques nationales. Un parc Dragon Ball serait évidemment d’une tout autre échelle, sans commune mesure avec le géant de Marne-la-Vallée. Mais l’ordre de grandeur rappelle une chose : un site de loisirs bien pensé n’est pas qu’une attraction, c’est un moteur économique, un aimant à touristes et un employeur de proximité. Le groupe communiste au conseil régional lui-même, pourtant prudent, y voit une possible opportunité d’emplois. Reste à transformer ce potentiel en réalité durable — ce qui suppose d’écouter, en amont, celles et ceux que le projet concerne au premier chef.
Un site habité : la concertation comme boussole
Voici le point que la plupart des commentaires passent sous silence, et qu’il nous semble essentiel de poser clairement : la friche de Courdimanche n’est pas inoccupée. Depuis 2017, une communauté de gens du voyage y vit — une centaine de foyers, environ 400 personnes, dont une vingtaine d’enfants scolarisés dans les communes voisines. Un projet de parc ne peut donc pas faire l’économie d’une question humaine simple : que deviendraient ces familles ?
C’est là, à notre sens, que se jouera la réussite ou l’échec du dossier. Les critiques déjà formulées — par le député Aurélien Taché comme par des élus locaux — ne rejettent pas l’idée d’un parc ; elles réclament une chose précise et légitime : une véritable concertation, en amont, avec les habitants, les communes voisines, les associations et les représentants du territoire. L’histoire récente, avec Europa City tout proche, le montre bien : un grand aménagement ne tient dans la durée que s’il associe réellement ses parties prenantes, plutôt que de s’imposer depuis le sommet de l’État. Trouver des solutions de relogement dignes, ouvrir le dialogue, partager les retombées avec le bassin de vie : ce ne sont pas des obstacles au projet, mais les conditions de sa légitimité. Un parc familial, par définition, ne se construit pas contre un territoire — il se construit avec lui.
Notre regard de passionnés
Vous nous connaissez : nous aimons autant arpenter les allées d’un parc que retrouver les univers qui ont bercé notre enfance. Ce projet réunit, sur un même terrain, nos deux passions — les parcs à thème et la culture de l’animation japonaise. Difficile, dès lors, de ne pas s’enthousiasmer un peu. Mais notre rôle reste de garder la tête froide. Ce que nous voyons, c’est un site chargé d’histoire, une licence en or, un marché prêt — et, en face, une surface plus contrainte qu’il n’y paraît, un site habité qu’il faudra accompagner, un montage encore flou et le fantôme d’un échec retentissant. Les ingrédients d’une belle renaissance sont réunis ; leur dosage fera tout.
Ce qu’il reste à confirmer
- L’officialisation : à ce stade, aucune annonce n’a été faite. Le projet est décrit comme « très avancé », rien de plus.
- Le foncier réellement mobilisable : environ 30 hectares sont classés en zone de loisirs au PLU, sur une emprise totale d’une cinquantaine ; aller au-delà supposerait une révision du document d’urbanisme.
- Le devenir des occupants actuels du site et les solutions de relogement — un préalable humain incontournable.
- La desserte et l’accessibilité, talon d’Achille historique du lieu, déjà pointé par des élus régionaux.
- Le montant et le calendrier : un investissement évoqué au-delà du milliard d’euros, sans date d’ouverture.
- La concertation locale, point de crispation déjà exprimé par des élus du Val-d’Oise.
- Les autorisations administratives et environnementales, nerf de bien des projets franciliens — même si la friche déjà bâtie limite nettement le risque d’artificialisation qui a coulé Europa City.
- L’ambition finale : un vrai parc à la hauteur de la licence, ou une version allégée ?
En résumé
Mirapolis mérite mieux qu’un souvenir d’urbex. Que ce projet aboutisse ou non, il rappelle une évidence : les grands sites de loisirs racontent une époque, ses rêves et ses erreurs. Passer de Gargantua à Son Goku serait un symbole magnifique — celui d’un pays qui, après avoir voulu célébrer ses propres légendes, embrasserait pleinement celles venues d’ailleurs qui ont façonné sa jeunesse. Nous suivrons ce dossier de près, avec autant d’espoir que de vigilance, et reviendrons vers vous dès que les faits se préciseront.
En attendant, nous vous invitons à retrouver notre exploration des grands parcs sur la chaîne, pour prolonger la balade en famille. Bon visionnage !
