Trente et un titres, du Caire de 1944 aux scènes de Kampala, pour comprendre pourquoi les étapes du son voyagent mieux que les disques
Un soir, chez des amis, mon épouse Aya me présente au petit groupe : « Pascal aime Jean-Michel Jarre. » Silence poli. Autour de la table, une seule personne connaît le nom : l’épouse française de notre hôte. Aya elle-même ne le connaissait pas avant de me rencontrer. Elle m’a pourtant accompagné au concert de Jarre à Bruxelles, mais elle le dit elle-même : elle ne mettrait pas spontanément de l’électro.
J’ai d’abord pris ça pour une curiosité de soirée. Puis la question m’a rattrapé : la musique électronique africaine a-t-elle produit, quelque part, l’équivalent du son qui m’a formé ? J’ai passé une soirée et une matinée à écouter, à trier, à jeter. Il en reste une playlist de trente et un titres. Voici ce qu’elle raconte, et ce que je n’y ai pas trouvé.
Jarre n’a jamais joué à Abidjan
Ma première hypothèse tenait en une ligne. La Côte d’Ivoire vit en français, regarde des chaînes françaises, envoie ses étudiants à Paris. Jarre aurait dû y circuler comme ailleurs. Il a joué au pied des pyramides de Gizeh pour le passage à l’an 2000, puis dans le désert marocain de Merzouga en 2006. À ma connaissance, jamais en Afrique de l’Ouest.
Un concert ne suffit pas de toute façon. Je reste convaincu qu’un événement qui attire déclenche la découverte, mais il faut un fil à tirer derrière : retrouver le disque le lendemain chez le disquaire, à la radio, aujourd’hui sur la plateforme qu’on a dans sa poche. Les concerts de Jarre en Chine, en 1981, ont compté parce qu’ils ont été filmés puis édités en double album l’année suivante. À Abidjan, il n’y a eu ni le déclencheur ni le fil.
Je me suis aussi demandé si j’étais en train d’admettre que mon style n’a rien d’universel. Personne ne dirait que Mozart n’a pas sa place en Afrique. Le sujet n’est pas l’oreille, c’est le canal. Pour situer d’où je parle, la filiation française de Schaeffer à Jarre résume le son dont je cherchais l’écho.
Les pionniers n’ont attendu personne
Premier constat : l’Afrique n’a pas attendu l’Europe. Le premier titre de la liste date de 1944. Au Caire, Halim El-Dabh enregistre une cérémonie zar sur un enregistreur à fil, puis retravaille le son. C’est quatre ans avant les premières études de bruits de Pierre Schaeffer.
Au Niger, Mamman Sani tombe en 1974 sur un orgue Orla et convainc son propriétaire de le lui vendre. Ses morceaux servent d’interludes à la radio et à la télévision, puis sortent en disque en 1978, comme le raconte la chronique de Bandcamp Daily consacrée à Mamman Sani. Bodo revient trois fois dans la playlist, dont une version des bandes inédites de 1981-1984. C’est voulu : un même thème travaillé sur dix ans en dit long sur l’outil.
Avec l’Éthiopien Hailu Mergia et Shemonmuanaye, on sent qu’on intègre des sonorités locales : les gammes éthiopiennes passent dans les claviers. L’Angolais Victor Gama, lui, fabrique ses propres instruments. Ces artistes tiennent la place qu’occupent la bande et l’orgue dans l’histoire européenne. La machine arrive, chacun la plie à ce qu’il a dans l’oreille.
Nappes et bruit de la ville
Deuxième étape, celle qui me touche le plus : la texture. Hill, d’Ibukun Sunday, tient sur des nappes que je pourrais glisser dans une playlist d’ambient européenne sans que personne ne s’en étonne.
Puis Lagos. Emeka Ogboh enregistre la ville avec des micros binauraux : les minibus jaunes danfo, la gare routière d’Ojuelegba, les klaxons. Dans son entretien avec Bandcamp Daily sur les sons de Lagos, il résume sa méthode : la ville compose, lui documente. Lekki Aiah Freeway est entré dans mes favoris dès la première écoute. C’est de l’enregistrement de terrain au sens où l’entendaient les héritiers de Schaeffer, avec une voie express nigériane à la place d’une gare parisienne.
Le Kényan KMRU fait le même travail à Nairobi, en plus lent : les titres de Jar installent un drone qui ne cherche pas à séduire. Jako Maron, à La Réunion, fait passer le maloya dans un synthé modulaire, et le rythme ternaire devient une boucle. Si je devais faire écouter un seul bloc à quelqu’un qui aime Jarre, ce serait celui-ci.
Du synthé de poche à la cassette
Troisième étape, la plus joyeuse. Au Nigeria, à la fin des années 1970, William Onyeabor enregistre Atomic Bomb. Il y a chez lui un côté burlesque à la Kraftwerk : une mélodie de jouet sur un sujet grave, une voix qui ne se prend pas au sérieux.
Le Ghanéen Ata Kak enregistre Obaa Sima en 1994 à Toronto, sur une cassette tirée à quelques dizaines d’exemplaires, avant qu’une réédition ne le révèle vingt ans plus tard. Il me fait penser à Jain : même désinvolture, même plaisir du sample un peu bancal. Je parle d’un air de famille, pas d’une filiation.
Plus près de nous, le Malien Luka Productions signe Terriya. C’est le titre où je me suis reconnu : la construction, le grain, la place laissée aux voix. Il pourrait ressembler à des choses que je fais. Autour, Francis Bebey et sa boîte à rythmes, puis l’Égyptienne Nadah El Shazly et sa voix traitée, montrent que le sampling a aussi sa version africaine.
Le fil ivoirien passe par Paris
Et la Côte d’Ivoire ? Le fil existe, mais il ne part pas d’Abidjan. En 1992, Woya mêle déjà claviers et rythmes ivoiriens sur Kakou anazé. Dix ans plus tard, Douk Saga et la Jet Set lancent le coupé-décalé depuis les boîtes parisiennes, avec Sagacité. Aujourd’hui, comme le montre le reportage de Pan African Music sur l’électro à Abidjan, zouglou, coupé-décalé et rap ivoire règnent encore sur les clubs. L’électronique ivoirienne existe : elle est faite pour danser, pas pour écouter les yeux fermés.
Le lien le plus direct avec mon univers, je l’ai trouvé chez Aho Ssan, musicien parisien né en 1991 de parents ivoiro-ghanéens. Il compose avec des instruments numériques qu’il conçoit lui-même, comme il l’explique dans son entretien avec The Quietus. Simulacrum, puis Limen cosigné avec KMRU, ferment la partie atmosphérique de la liste.
C’est aussi par là que je me suis glissé dans ma propre playlist. Sur Connected Dreams, Pt. 12, une voix africaine porte le morceau. Elle vient d’une banque de samples, pas d’une session d’enregistrement : c’est un emprunt, et je l’assume. Ce n’est pas le seul titre de ma discographie où cela arrive.
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Ce que je n’ai pas trouvé : un Oxygène africain
Écoute terminée, je retrouve une évolution comparable à celle de ma playlist Electronica : la bande, l’orgue, le synthé, le sampling, l’enregistrement de terrain, le drone. Partout, les machines dictent les étapes. Ce qui change, c’est qui a entendu quoi.
Je n’ai pas trouvé d’Oxygène : un disque d’écoute électronique, mélodique, sorti en Afrique et entendu par tout un pays. Les explications possibles ne manquent pas. Les synthés coûtaient cher et circulaient peu. Les labels locaux pressaient ce qui se vendait, donc ce qui se dansait. Et les rééditions qui nous font découvrir ces artistes viennent d’Europe ou d’Amérique, des décennies plus tard.
Reste une question que je me pose en musicien. L’oreille s’habitue à ce qu’on lui sert en masse : ce qui passe à la radio, dans les clubs, dans les maquis. Un public qui n’a jamais croisé de nappes ou de drones ne les rejette pas, il ne les connaît pas. L’échange peut donc aller dans les deux sens. J’ai découvert Emeka Ogboh et Luka Productions en cherchant un écho de Jarre. Rien n’empêche un auditeur d’Abidjan de faire le chemin inverse, à condition de trouver le morceau là où il écoute.
Le Belgo-Congolais Cedrik Fermont, qui a compilé Alternate African Reality, prévient dans l’article de CDM consacré à cette compilation qu’il ne faut pas croire que rien n’existe hors des pays représentés. Il a raison, et je dois regarder ma propre limite en face : je compare des disques sortis là-bas à des disques arrivés jusqu’à moi. L’absence d’Oxygène africain en dit peut-être autant sur mes canaux que sur la scène elle-même.
Écouter la playlist, et finir sur scène
La fin de liste change de ton, volontairement. Nihiloxica, Ammar 808, Afrorack, Jako Maron et Villaelvin jouent une électronique de scène, plus rythmée mais dans la même veine. Afrorack construit ses propres modules à Kampala, Villaelvin sort chez Hakuna Kulala. C’est là que la scène africaine bouge le plus aujourd’hui, et c’est peut-être là que naîtra le déclencheur qui a manqué.
Les trente et un titres s’écoutent dans l’ordre sur Apple Music, ci-dessous, ou sur Spotify.
Si ce voyage vous a plu, la playlist de Rê>ON en propose un autre : soixante-dix ans de musique électronique, des premières bandes à aujourd’hui.
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