Un écart de 1 600 €, une seule variable changée, et cinq titres composés autrement

Sur l’EP Discomposed, le premier titre a été composé au clavier MIDI. Les cinq autres sont nés sur une grille de 64 pads, un Launchpad Pro MK3. Même logiciel, même ordinateur, même pièce : seul le contrôleur a changé. C’est un cas de figure rare, et il rend la comparaison plus honnête que la plupart des tests de matériel, qui changent tout à la fois. Voici ce que j’ai arbitré avant d’acheter, ce que la grille a changé sur la musique, et ce qu’elle n’a pas changé.

Le besoin réel : capter vite, produire lentement

Je compose dans deux régimes très différents. Le premier est fait de trajets et de temps d’attente : quelques minutes, un téléphone, une idée à sauver avant qu’elle ne s’efface. Le second est fait de plages longues mais rares, un week-end ou des vacances, où l’ordinateur est ouvert et où le travail consiste à arranger, empiler, couper.

Le premier régime est à moitié réglé. Je l’ai raconté dans l’article sur ma façon de capter des idées en mobilité avec Ableton Note : le téléphone suffit pour attraper une idée, et l’esquisse se retrouve dans Live une fois rentré. Il suffit pour capter, pas pour produire, et j’y reviens plus bas.

Le manque était dans le second régime. Devant l’écran, je dessinais mes notes à la souris, et la souris impose son rythme : on réfléchit, on clique, on écoute, on corrige. Ce n’est pas du jeu, c’est de la saisie. Je cherchais une surface qui rende le geste à la main, pendant les rares heures où j’ai le temps de jouer.

Ce que j’ai comparé, et à quel prix

Trois options chiffrables tenaient la route, auxquelles s’ajoutait le Move d’Ableton. Les prix ci-dessous sont relevés chez un détaillant européen au moment où j’écris, et ils bougent.

L’écart entre les deux extrêmes dépasse donc 1 600 €. Autant l’écrire franchement : avec 2 000 € disponibles, j’aurais pris le Push 3 Standalone. Ce n’est pas un arbitrage de puriste contre une machine trop chère, c’est un arbitrage sous contrainte. Ce qui suit vaut donc pour quelqu’un qui a le même budget, pas pour tout le monde.

Ce que le Push 3 Standalone résolvait vraiment

Deux objections faciles ne tiennent pas, et je préfère les écarter moi-même. Le poids d’abord : je pars régulièrement à Paris avec deux ordinateurs dans une valise à roulettes, donc trois kilos ne m’auraient pas arrêté. L’encombrement ensuite : le Standalone ne s’ajoute pas à l’ordinateur, il le remplace, avec le contrôleur et le disque externe. Dans un train, une machine autonome et un casque, ce n’est pas pire qu’un portable et un casque. Je ne l’ai pas essayé, donc je ne vais pas m’appuyer sur une gêne que je n’ai pas vécue.

En revanche, le Push 3 Standalone réglait un problème que je ne peux pas balayer. Ableton Note, sur téléphone, donne accès à une sélection d’instruments et de samples, pas à l’amplitude de Live. Une esquisse rapportée d’un trajet arrive donc avec une palette restreinte, et il faut souvent la reconstruire une fois devant l’ordinateur. Le Standalone, qui exécute Live, supprimait cette rupture entre l’idée et son matériau.

J’ai aussi étudié le Move, moins cher et plus léger. Sa grille m’a paru trop petite pour des morceaux qui empilent des nappes sur plusieurs minutes, et l’écart avec ma façon de travailler était trop grand pour l’ignorer.

Il reste donc une seule raison, et c’est le prix. Aucune machine ne réglait à la fois la palette sonore en mobilité et le montant que j’étais prêt à engager. J’ai tranché en renonçant à la mobilité étendue : Note garde son rôle, attraper l’idée avec les moyens du bord, et les 275 € sont allés là où je passe réellement mes heures de production. Le Standalone n’était pas inutile, il était trop cher pour le temps que je lui aurais consacré. Un arbitrage budgétaire, pas une théorie sur la bonne façon de composer.

Le Launchpad Pro MK3 avait un dernier argument, moins évident. Il embarque un séquenceur quatre pistes de 32 pas et deux sorties MIDI, ce qui lui permet de piloter des machines sans ordinateur du tout. Je ne m’en sers pas encore. C’est une porte laissée ouverte, pas une justification d’achat.

Ce que la grille a changé sur les titres 2 à 6

Un clavier est une ligne. L’œil y cherche des octaves, la main y retrouve des positions apprises, et les doigts finissent par rejouer ce qu’ils savent déjà. Une grille de 64 pads est une surface : les intervalles y sont des déplacements dans deux directions, et les habitudes de clavier n’y servent à rien.

Deux fonctions ont pesé plus que les autres. Le mode Scale contraint les pads à une gamme choisie, ce qui rend la fausse note impossible et transforme l’improvisation en exploration sans risque. Le mode Chord construit des accords directement depuis la grille, sans les former note à note. Pour quelqu’un qui n’est pas claviériste, la différence est nette : on essaie des enchaînements qu’on n’aurait pas eu la patience de saisir.

La grille change aussi la façon de construire un morceau. Les huit rangées correspondent aux pistes de la vue Session de Live, et lancer une combinaison de boucles devient un geste de la main plutôt qu’une série de clics. On entend l’assemblage avant de l’écrire, et on garde ce qui tient. L’arrangement cesse d’être une opération de montage pour devenir une écoute.

Concrètement, les titres 2 à 6 partent plus souvent d’une boucle harmonique jouée d’un bloc que d’une mélodie posée note à note. Les nappes qui ouvrent Half Step ont été trouvées ainsi, par tâtonnement dans une gamme verrouillée, pas par écriture. C’est une manière de composer plus proche de l’essai que de la décision.

Autant l’admettre : ce régime me convient. J’aime tester une série d’hypothèses, garder ce qui tient, jeter le reste. La grille transforme la composition en protocole d’essais, et c’est une façon de travailler qui me ressemble plus que l’écriture note à note sur une portée.

Ce que la grille n’a pas changé, et pourquoi je le précise

Il serait facile d’attribuer à ce contrôleur tout ce qui distingue ces cinq titres du premier. Ce serait malhonnête, et un lecteur qui produit le verrait immédiatement.

D’abord, la palette sonore n’a pas changé de nature. Les six titres ont tous été faits dans Live, sur le même ordinateur, avec la même bibliothèque. Aucun instrument n’est devenu accessible parce que je jouais sur des pads.

Ensuite, une seconde variable brouille la mesure : les titres 2 à 6 sont postérieurs au premier. L’effet d’apprentissage, sur l’outil comme sur le disque en train de se faire, explique peut-être une partie de ce que j’attribue à la grille. Je ne peux pas le démêler, et je n’ai pas de moment précis à raconter où le Launchpad aurait produit un résultat qu’un clavier n’aurait pas produit. Le changement s’est fait par accumulation, pas par illumination.

Ce qui reste défendable tient en une phrase : le contrôleur a modifié la façon de capter l’idée, pas les moyens sonores disponibles pour la traiter.

Un bel objet, et un défaut qui revient chaque session

Il faut dire aussi ce qui relève du plaisir d’usage, parce que ça compte dans le temps qu’on passe devant une machine. C’est un bel objet : un carré sobre, léger, alimenté par un simple câble USB-C, sans bloc secteur à traîner. Les pads ont une souplesse agréable sous le doigt, assez ferme pour que la vélocité se dose, assez souple pour qu’on joue longtemps sans fatigue.

Le jeu de lumières fait plus que décorer. Chaque couleur indique un état, un mode, une piste, une probabilité, et on finit par lire la grille du coin de l’œil sans regarder l’écran. C’est une interface efficace, et c’est aussi ce qui fait qu’on a envie d’allumer la machine.

Le vrai reproche est ailleurs, et il concerne ma fonction préférée. Capture MIDI, dans Live, rattrape ce qu’on vient de jouer même quand l’enregistrement n’était pas armé : on improvise, quelque chose fonctionne par accident, et on récupère les notes après coup. C’est la fonction qui sauve le plus d’idées, et sur ce contrôleur elle n’a pas de touche à elle. Elle vit derrière la touche Shift, comme les autres fonctions secondaires inscrites en petits caractères sous les boutons. Il faut donc deux mains et un réflexe appris, juste après un moment où l’on jouait. Une fonction pensée pour attraper l’accident mérite mieux qu’une combinaison.

Deux autres limites, moins gênantes. Il n’y a pas d’écran, donc tout passe par les couleurs, et il m’a fallu plusieurs sessions avant de cesser de vérifier sur l’ordinateur. Et ses pads, aussi bons soient-ils, ne valent pas un clavier lesté pour une mélodie lente et exposée : sur ce terrain je reviens au clavier, comme sur le premier titre de l’EP. Enfin, il ne fait rien sans ordinateur allumé, sauf en séquenceur MIDI. C’est le prix des 1 600 € économisés.

Ce qui me ferait changer d’avis

Deux évolutions rouvriraient le dossier. La première serait un changement de régime : si les plages longues disparaissaient au profit d’un temps fractionné et systématique, une machine autonome cesserait d’être un doublon.

La seconde vient du marché. Le Move d’Ableton a reçu en 2026 une mise à jour majeure qui lui ajoute des pistes audio, une fonction qui lui manquait depuis son lancement. Elle ne change rien à la taille de sa grille, qui reste mon objection, mais elle montre que ces machines gagnent en capacité sans changer de prix. Une occasion bien négociée sur le Push 3, ou une version de Note donnant accès à la bibliothèque complète de Live, rouvriraient plus sûrement le dossier.

Un arbitrage matériel n’est jamais définitif. Celui-ci vaut pour un budget, un régime de travail et un disque donné, et c’est déjà beaucoup pour un objet à 275 €.

Écouter la différence, puis prolonger

Le plus simple reste de comparer à l’oreille. Les deux extraits ci-dessous ouvrent et referment la démonstration : Discomposed, composé au clavier, avance par lignes qui se répondent ; Half Step, composé aux pads, avance par blocs harmoniques qui se recouvrent. Écoutez les trente premières secondes de chacun, c’est là que la différence de geste s’entend le mieux.

Si vous voulez replacer tout cela dans une histoire plus large, celle des machines qui ont façonné la musique électronique, la playlist Electronica – Electronic Music Anthology suit cette généalogie des années 1950 à aujourd’hui. Et pour rester en France, dix artistes français d’électronique atmosphérique y travaillent la même matière avec d’autres outils.

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