Sakon le Ventriloque (Karakuri Zôsshi Ayatsuri Sakon)


Attention les yeux ! Voici une série encore très peu connue en France, ce qui est à déplorer. Basée sur un manga écrit par Marou Sharakou et dessiné par Takeshi Obata (connu pour son travail sur Hikaru no Go), elle est diffusée au Japon de août 1999 à mars 2000, et narre les aventures, entre horreur et lyrisme, d’un jeune homme introverti et passablement asocial (Sakon) et de sa marionnette (Ukon), sa fidèle compagne et meilleure amie, figurant un enfant tapageur et pour le moins extraverti.

Un animé d’une simplicité belle et envoûtante, sorti chez Taïfu Festa, en deux coffrets. Inutile de vous dire que je suis conquise…

  • Année : 1999
  • Nombre d’épisodes : 26
  • Studio : TMS
  • Manga de Sharaku Marou et Takeshi Obata
  • Character Design : Toshimitsu Kobayashi
  • Musique : Norihiro Tsuru et Yuriko Nakamura.

Le titre original de la série est « Karakuri Zôsshi Ayatsuri Sakon », ce qui est traduit dans les sous-titres par « Sakon le Marionnettiste, récits d’un pantin ».

Cette série est licenciée et disponible chez Taïfu Festa, en VOSTF uniquement.

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L’histoire

L’histoire se déroule de nos jours, mais sur fond constant de folklore japonais fascinant. Sakon Tachibana, 16 ans, est le petit-fils de Saemon Tachibana, maître honoré et respecté de Bunraku, le théâtre de marionnettes japonais, qui est un art et un trésor culturel au Japon actuellement. Saemon Tachibana est donc « un trésor national vivant » et un des derniers maîtres qui perpétuent cette tradition.

Sakon (dont le prénom signifie « gauche » en japonais) est, depuis l’enfance, un être timide et peu enclin à tisser des liens sociaux. Il est cependant d’une politesse parfaite et d’un calme olympien. Son meilleur ami est sa marionnette, Ukon (dont le prénom en japonais signifie « droit »), un pantin à l’aspect enfantin bien bruyant et impertinent, au langage qui frise la grossièreté. C’est par l’intermédiaire de l’espiègle petite marionnette que Sakon s’exprime presque en permanence. Ensembles, ils parcourent le Japon dans un voyage initiatique dont le but premier est de parfaire la formation d’artiste de Sakon, et résolvent, en tant que détectives privés amateurs, les énigmes sanglantes qui émaillent leur chemin.

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Il ne faut pas se fier à la bouille mutine et à l’attitude cocasse du petit Ukon : cette série est destinée à un public averti, et on le comprend aisément. Chaque histoire se découpe en plusieurs volets, repartis sur trois ou quatre épisodes et met en scène des drames psychologiques où meurtres et vrais et faux suicides se bousculent. En progressant, l’histoire nous révèle le passé du protagoniste et livre les clés qui ouvriront les portes d’un final en harmonie avec l’esprit de toute la série. Pour bien en parler, il est nécessaire de faire le point sur plusieurs de ses aspects, si bien mêlés et tissés, que le résultat en est tout simplement saisissant.

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Du policier et du bizarre

On a souvent comparé Sakon le Ventriloque à Détective Conan. Il est vrai que les deux séries ont des points communs : un meurtre soudain, une énigme, des témoins, des suspects réunis et un coupable intelligent et inventif. Mais Détective Conan est résolument tourné vers la jeunesse, comme le montre son design, alors que Sakon Le Ventriloque met l’accent sur les drames sentimentaux et la douleur des personnages, en bâtissant une explication psychologique touchante de tristesse, parfois très dure à supporter. Les teintes des dessins sont par exemple à dominante froide et dangereusement expressives dans certaines séquences de climax, ou encore dans les séquences contemplatives qui préparent l’action, accentuant par là même le côté sombre et torturé du héros et des personnages secondaires. Ce versant de l’animé est contrebalancé par la douceur et le charme de passages bourrés de soleil, de lumière, de vues quasi picturales du paysage nippon préservé de la corruption harassante de la vie moderne. Par petites touches donc, la réalisation entremêle la beauté séculaire du pays du Soleil Levant et une action ancrée dans le présent.

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L’originalité de l’histoire, c’est bien sûr Ukon, qui, bien qu’étant un marionnette de bois (fabriquée par le célèbre maître artisan Unosuke Koizumi III au début de l’ère Meiji, et donc une véritable pièce de collection), acquiert grâce à la main et à la voix de Sakon une vie et une personnalité propre, à l’opposé de celle de son maître, avec qui il se dispute souvent. C’est là d’ailleurs un grand point fort de la série sur lequel nous reviendrons.

Avec ou sans l’aide de Kaoruko, la tante exubérante et coquette de Sakon, inspecteur de police plutôt incompétent à la recherche désespérée d’un riche héritier à épouser, ce couple hallucinant démêle les fils des intrigues les plus rebelles. Mais les enquêtes ne se bornent pas à de simples raisonnements déductifs ou inductifs, la série reprenant à son compte la tradition religieuse des marionnettistes ambulants des ères révolues, ponts entre l’humain et le divin, entre le matériel et le spirituel. Sakon a en effet le don de réveiller les morts et de les faire parler par la bouche de son pantin, afin de déstabiliser celui ou celle qu’il sait coupable. Pas de fantastique, juste de la ventriloquie parfaitement maîtrisée et merveilleusement mise en scène.

Ces moments de la série sont particulièrement troublants et excitants, le marionnettiste ne fait plus qu’un avec Ukon et paraît insuffler dans son corps de bois l’esprit de la personne qu’il veut faire parler d’outre-tombe. La musique qui soutient ces numéros de sorcier n’y est pas pour rien : mystérieuse, flottante, pénétrante. On appréhende la manifestation « surnaturelle » avec les personnages, le moment où le décor s’estompe et où l’artiste captive son public… La méthode utilisée par Sakon reste bien obscure : on croirait tantôt à de la pure intuition qui confine à la divination, tantôt à un sens de l’observation hypertrophié associé à une logique et une détermination sans faille. Il semble souvent que ce soit un tout.

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Les intrigues en elles-mêmes sont toujours subtiles et tortueuses, imitant en cela la tonalité du théâtre dont Sakon est l’ambassadeur : le Bunraku est en effet un théâtre tragique où les personnages, à l’instar de ceux de Shakespeare ou de Corneille, sont soumis à une destinée cruelle et aveugle, prisonniers de leurs tourments : les suicides d’amoureux et dilemmes poignants du Bunraku trouvent une résonance dans la fatalité et les passions qui assomment la volonté humaine dans notre série. En ce sens Sakon le Ventriloque pourrait se voir comme une illustration de l’universalité des sentiments humains que le Bunraku stylise avec ses décors riches et ses poupées majestueuses.

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Les traditions mises en valeur

Toutes les enquêtes de Sakon et de sa marionnette se déroulent dans une atmosphère imprégnée de tradition japonaise ancestrale, la tradition centrale étant le Bunraku. Aussi me faut-il en dire un petit mot pour éclairer le lecteur. Le Bunraku apparaît au début de la période Edo, vers 1600, après le mélange du Johruri (le style narratif à la mode au XV ème siècle) et de l’art de la marionnette, et est connu sous le nom de Ningyô johruri. Les marionnettes sont grandes (jusqu’à 1 m 45) et élaborées : elles peuvent bouger les yeux les lèvres, les doigts… et sont actionnées par trois artistes qui doivent opérer en parfaite harmonie : le omo zukai (maître) qui manipule le visage et le bras droit, le hidari zukai (premier assistant) qui manipule le bras gauche et le ashi zukai (deuxième assistant), entièrement cagoulé de noir, qui manipule les jambes des poupées masculines et le bas de kimono des poupées féminines. Il y en outre le tayû (narrateur) qui conte l’histoire et interprète les rôles masculins comme les rôles féminins, et l’orchestre de shamisen. Sakon est censé devenir un maître. Ses pérégrinations sont ainsi l’occasion, lors d’une des intrigues, de découvrir l’art et la technique de la fabrication de la poupée destinée au Bunraku ; on nous y dévoile les secrets de la physionomie des marionnettes et leur subtile machinerie faciale …

Le personnage principal, assez difficile à cerner, mais non dépourvu d’un charme quasiment ésotérique, est donc plongé dans une atmosphère savamment dépouillée et dans un décor élagué, sans fioriture moderne occidentale (un détail amusant : bon nombre de téléphones dans les habitations typiquement traditionnelles sont à cadran manuel, or la série date de la fin des années 90). On croise au fil des intrigues des personnages qui perpétuent des traditions comme le nô, des paysages typiques somptueux, des collectionneurs d’art et d’armes traditionnelles, et des légendes séculaires effrayantes, qui ont marqué l’histoire japonaise, et dont les échos résonnent encore avec force dans le Japon moderne et technologique… Sur un plan simplement visuel, les dessins sont un régal, et les décors japonais une merveille : futons, geta, kimonos, tatamis, jizô, ombrelles de papier de soie, temples shintô nichés au cœur des forêts et paravents entrent dans une farandole pittoresque et extrêmement esthétique qui encadre poétiquement le courant de la tragédie humaine.
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De ce point de vue la gestion fluide du temps narratif accompagne doucement la progression des histoires : sans à-coup, sans heurt, avec une facilité dans l’écoulement qui capte le spectateur et le baigne dans l’atmosphère des lieux représentés et des horreurs qui se font jour petit à petit, jusqu’à culminer dans la révélation finale. L’esthétique traditionnelle semble s’appliquer à l’art de la narration, dans une simplicité paradoxalement accrocheuse et entraînante.
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Un petit grain de folie…

Un mot sur les deux protagonistes : Sakon et Ukon sont deux facettes de la même psyché. Cependant la schizophrénie de Sakon est vraiment très travaillée et poussée à l’extrême, ce qui lui donne un côté mystérieux et effrayant (on lui fait fréquemment remarquer qu’il est « bizarre », non sans raison : ” hen’ya onii-chan da yo ne !”), d’autant plus que l’univers de l’animé se veut réaliste et ne présente pas d’autres figures étranges, à la limite du fantastique ou de la folie (à une exception près, mais le scénario ne lève jamais vraiment le voile sur l’affaire en question et je n’en dévoilerai rien ici, dans un souci de conservation du plaisir de la découverte).
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Nous sommes à l’apogée de cette dichotomie mentale lors des petites scènes de dispute entre manipulateur et manipulé, que les auteurs insèrent facétieusement, même au cœur des affaires les plus sordides. Ces frictions saugrenues posent des questions bien épineuses : Sakon est-il en conflit avec lui-même ? Utilise-t-il une stratégie inconsciente pour donner une image faussée de son caractère ? Parviendrait-il à survivre sans son ami pantin (un des épisodes le met dans cette situation intenable) ?

La mise en scène

On apprécie le chara-design et tout spécialement l’invariable tenue noire et simple du marionnettiste, ornée d’un col qui n’est autre que (le croirez-vous ?) un double engrenage de poupée mécanique. Par ailleurs, les personnages sont bien proportionnés, et non trop maigres, comme on le voit souvent, ce qui donne un résultat plutôt agréable et équilibré. Quant à l’enfant pantin aux cheveux rouge, il est, à première vue, le sosie parfait de Kenshin Battôsai, si ce n’est qu’il a vu le jour avant le célèbre samûrai : Nobuhiro Watsuki, le créateur de Battôsai, avait travaillé comme assistant pour Obata, d’où sa passion pour les cheveux rouges et le personnage de Kenshin.

L’animé est mis en valeur et rythmé par des musiques dignes de lui : on notera la note de J-Pop vivifiante de l’opening, Hikari naki yoru wo Yuke, interprété par HummingBird, en contraste avec le reste de l’OST. L’ending Kanaete, chanté par Arai Akino, fond la voix de la chanteuse et la mélodie, (une délicieuse berceuse), dans une unité qui atteint des sommets de beauté musicale. Il ne faut pas manquer non plus les deux insert songs que l’on a la chance d’entendre quelquefois dans la série, à des moments clés . Koe (Voice)est ensorcelante, grâce à la voix sublime de l’interprète et grâce au rythme de la chanson imprimé conjointement par les percussions traditionnelles et le charmant filet de flûte qui s’y mêle admirablement. Sayonara wa iwanaide, sensiblement dans la veine de la musique traditionnelle japonaise, est une pure merveille auditive. Le reste de L’OST retranscrit bien l’atmosphère de mystère, d’abîmes insondés, de mélancolie savoureuse et de décalage hypnotisant de la série, en proposant quelques perles, comme Floating ou Méditation. Laissez-vous porter… bon voyage !
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Conclusion

En conclusion, une série originale, jouissive et inspirée, menée d’une main de maître, qui aborde des thèmes ardus.A ne pas mettre devant tous les yeux, elle déborde de beaucoup le cadre générique de la série policière que l’on a tendance à lui imposer. Si le policier est le genre dans lequel il convient de classifier ce bijou parfaitement ciselé, c’est surtout parce que c’est le meilleur moyen d’explorer les possibilités et la subtilité du marionnettiste (personnage attachant, riche d’un passé traumatisant), son étrange rapport au monde, et de mettre sous les projecteurs sa relation insolite et enviable avec Ukon ainsi que son statut d’artiste privilégié qui « lit dans les cœurs ».

Avec tout cela, nous avons droit à une édition très soignée : deux coffrets gaufrés, habillés de mauve et de bleu nuit, agrémentés de lettres d’un rouge rutilant pour le titre et de dessins des protagonistes en grande tenue, agréablement colorées. Un artbook rassemblant des croquis et un livret informatif accompagnent chaque coffret. Une petite merveille.

Un unique regret : vingt-six épisodes, c’est trop peu !! On aimerait connaître la fin du voyage au pays des poupées et se délecter davantage…